Sinistres facettes : La Peregrina MUDRA

Sinistres Facettes : La Peregrina

Temps de lecture : 7 minutes

Diamants, rubis et saphirs, par ici les carats ! Les pierres précieuses ne sont pas seulement synonymes d’éclat et de prestige. Elles recèlent aussi du mystère et des intrigues, et certaines sont tristement célèbres pour le malheur qu'elles ont attiré sur leurs propriétaires.

Je vous invite à faire un voyage à travers ces superbes pierres et les récits mystérieux, tragiques voire surnaturels qu'elles recèlent. Aujourd'hui, une perle qui a traversé quatre siècles de cours européennes pour finir dans la gueule d'un chien à Las Vegas. Vous avez bien lu.

La Peregrina, la perle errante qui apporte de la malchance en amour

Suivre cette perle relève du casse-tête. Elle est passée de mains en mains et de cous en cous à travers plusieurs pays et plusieurs continents. Son nom lui va bien : une pérégrine est une étrangère, quelqu'un qui vit dans un pays dont elle ne vient pas, une nomade, une pèlerine.

Découverte au Panama

On la dit trouvée au XVIe siècle dans le golfe de Panama. C'est l'une des plus grosses perles naturelles en forme de poire jamais répertoriées, ce qui est déjà considérable, même si des perles bien plus lourdes existent ailleurs.

Vous lirez souvent qu'elle fut rapportée à Madrid par Vasco Núñez de Balboa et offerte au roi Ferdinand. Le calendrier s'y oppose : Ferdinand meurt en 1516, Balboa en 1519, et la perle apparaît plus tard dans le siècle.

La version retenue par les maisons de vente est moins glorieuse et infiniment plus humaine. La perle aurait été remontée par un plongeur africain réduit en esclavage, qui aurait obtenu sa liberté en échange de sa trouvaille. Elle passe ensuite à l'administrateur de la colonie, puis rejoint l'Espagne et Philippe II.

Gardez cet homme en tête. Sur les cinq siècles qui suivent, il est à peu près le seul à avoir tiré quelque chose de bien de cette perle.

Le règne de « Bloody » Mary Tudor

En 1554, Philippe II envoie la perle en cadeau de fiançailles à une promise qu'il n'a encore jamais vue : Marie Ire d'Angleterre, fille aînée d'Henri VIII et de Catherine d'Aragon.

La rencontre se passe mal. On rapporte que Philippe aurait maudit le peintre qui, selon lui, avait sérieusement embelli le portrait de sa fiancée. Cela commence fort.

La perle, elle, prend immédiatement une place centrale : Marie se fait portraiturer avec, notamment dans une œuvre de 1554 du maître flamand Hans Eworth.

Portrait de Marie Tudor portant la perle Peregrina en pendentif
Portrait de Marie Tudor portant la Peregrina. Source Wikimedia Commons.

Marie, catholique fervente, sera l'une des souveraines les plus détestées d'Angleterre. On la surnomme Bloody Mary, Marie la sanguinaire, rien à voir avec le cocktail, pour les quelque 300 protestants envoyés au bûcher, la centaine de morts en détention et les 800 exils prononcés en cinq ans de règne. Elle quittait rarement la perle, y compris, dit-on, les jours d'exécution.

À sa mort en 1558, la Peregrina retourne au trésor espagnol, où elle passera près de trois siècles au cou d'une succession de reines.

L’époque napoléonienne

On perd un peu sa trace au début du XVIIIe siècle, mais elle semble rester en Espagne. On la retrouve portée par Maria Luisa de Parme, épouse de Charles IV et reine d'Espagne de 1788 à 1808, que Goya a peinte en boucle. Ses contemporains la décrivent comme une femme rude et sans scrupules qui menait son mari par le bout du nez. Encore des bad vibes…

Portrait d'une reine d'Espagne par José García Hidalgo
Portrait de Maria Luisa d'Orléans, reine d'Espagne, par José García Hidalgo. Source Wikimedia Commons.

Maria Luisa collectionnait les amants pendant que Charles IV collectionnait les journées de chasse. Il tenta néanmoins de satisfaire sa soif inextinguible de bijoux. Trouvant la pureté de la Peregrina un peu trop discrète à son goût, elle la fit remonter dans une boule ovale de diamants portant, en émail noir, la mention Soy La Peregrina, je suis la Peregrina. Pas du meilleur goût, nous sommes d'accord…

En 1808, les troupes de Napoléon s'emparent de l'Espagne, la famille royale prend la fuite et le trône se retrouve vacant. Napoléon y installe son frère Joseph.

Petite parenthèse, parce qu'elle en dit long sur la fabrication des légendes : les Espagnols l'avaient surnommé « Pepe Botella », Joseph la Bouteille, et on le présente encore souvent comme un ivrogne. Le surnom était une invention de ses opposants pendant l'occupation, et tous les témoignages s'accordent à dire qu'il buvait peu. Un siècle et demi de mauvaise réputation pour un homme sobre.

Toujours est-il que Joseph échoue à unifier le pays, fuit Madrid et rentre en France en 1813, la Peregrina et ses couches de mauvaises énergies dans les bagages.

À Paris, il offre la perle à Hortense de Beauharnais, la ravissante fille de l'impératrice Joséphine. Napoléon avait contraint Hortense, sa belle-fille de 19 ans, à épouser son frère Louis. Mariage sans amour, qui la conduira tout de même à La Haye lorsque l'empereur en fera le roi et la reine de Hollande en 1806. La Peregrina ne dément jamais sa réputation en matière d'amours contrariées.

À sa mort en 1837, Hortense lègue la perle à son fils aîné survivant, Louis-Napoléon, le futur Napoléon III.

La succession d’Abercorn

À court d'argent, Louis-Napoléon vend la perle à son ami James Hamilton, deuxième marquis puis premier duc d'Abercorn, familier de la cour de Victoria. Il l'offre à sa femme Louisa, qui vivra dans la terreur de l'égarer.

Leur fils, Lord Frederic Hamilton, racontera dans ses mémoires de 1921 que la perle fut pour sa mère une source d'angoisse permanente. Jamais percée, elle ne tenait dans aucune monture et tombait sans arrêt. Il rapporte qu'on la retrouva une fois dans le capitonnage d'un canapé à Buckingham Palace, et une autre fois dans la traîne d'une robe à Windsor.

Le deuxième duc, qui hérite en 1885, prend enfin la décision qui s'impose et la fait percer. En 1913, elle est polie et son poids exact enregistré : 202,24 grains, soit 50,56 carats, sachant qu'un carat vaut 0,20 gramme.

Elle passe ensuite au troisième puis au quatrième duc, qui la confie à un joaillier londonien. Direction New York et une vente chez Sotheby Parke Bernet, en 1969.

Richard Burton achète la Peregrina pour Elizabeth Taylor

Ayant eu vent de la vente, Richard Burton décroche son téléphone et emporte la perle pour 37 000 dollars, en cadeau de Saint-Valentin à sa femme, Elizabeth Taylor, alors l'une des femmes les plus célèbres du monde.

Elizabeth Taylor et Richard Burton, propriétaires de la perle Peregrina à partir de 1969
Elizabeth Taylor et Richard Burton, à qui la Peregrina appartiendra pendant plus de quarante ans.

Ward Landrigan, alors responsable du département joaillerie de la maison de vente, hérite d'une mission peu banale : livrer en main propre une perle portée par quatre siècles de souverains européens à un couple de rois d'Hollywood installé au Caesar's Palace de Las Vegas.

Taylor raconte dans ses mémoires le coup de foudre immédiat, le plaisir de sentir la perle osciller à son cou, une sensualité qui l'empêchait de cesser de la toucher. L'euphorie dure quelques minutes.

La perle disparaît. Selon le récit de Landrigan, l'actrice traverse la suite en criant que la perle s'est volatilisée, et une demi-douzaine de personnes se retrouvent à quatre pattes à fouiller un tapis à poils longs. C'est en s'approchant du canapé qu'il entend un bruit qui n'augure rien de bon : l'un des pékinois d'Elizabeth Taylor est en train de croquer quelque chose. Elle ouvre la gueule du chien, la Peregrina en ressort.

Cinq siècles de cours royales, de guerres et de révolutions sans une égratignure, et voilà notre perle marquée par des dents de pékinois.

Taylor ne s'est d'ailleurs pas contentée de la porter. Trouvant la monture indigne, elle a dessiné elle-même le projet d'un collier de rubis, de perles et de diamants d'inspiration Renaissance, réalisé par Cartier. Elle a mis les mains dans le bijou, ce qui la rend immédiatement plus sympathique à mes yeux.

Elle porte la perle à l'écran dès 1969 dans Anne des mille jours, où Burton incarne Henri VIII. Un début de circonstance pour une perle qui avait déjà orné le cou de la fille de ce roi.

Elizabeth Taylor portant la perle Peregrina à l'écran
Elizabeth Taylor et la Peregrina dans le film Anne des mille jours.

En décembre 2011, la Peregrina est dispersée avec le reste de la collection Taylor lors d'une vente aux enchères chez Christie’s à New York, montée sur son collier Cartier. Estimée 3 millions de dollars, elle part à 10,5 millions, soit 11,8 millions avec les frais. Plus de trois cents fois ce que Burton avait payé en 1969. L'acheteur est resté anonyme.

Et si ce n'était pas la bonne perle ?

Voilà le détail que l'on ne raconte jamais, et il vaut son pesant de nacre.

Plusieurs historiens de la joaillerie soutiennent que la perle achetée par Burton n'est pas celle des portraits espagnols. Deux grandes perles poires circulaient en effet dans les inventaires royaux sous des noms voisins, la Peregrina et la Pelegrina, et les archives les confondent allègrement dès le XVIIIe siècle. Le débat n'est toujours pas tranché.

Ce qui donnerait à cette histoire une dernière ironie : onze millions de dollars payés pour une perle magnifique, et peut-être surtout pour son histoire.

Alors, maudite ?

Cette perle a été offerte à une reine lors d'un mariage arrangé, portée par une souveraine qui envoyait ses sujets au bûcher, puis par une reine aux amours dispersées, avant d'atterrir chez une femme qui s'est mariée huit fois avec sept hommes différents. Le dossier des amours contrariées est plutôt bien fourni.

Cela dit, prenez le problème dans l'autre sens. Cette perle a toujours été offerte à des femmes dont on avait arrangé la vie, placées dans des mariages qu'elles n'avaient pas choisis, au sommet de cours où le bonheur conjugal n'était la priorité de personne. Il ne fallait pas une perle pour que ça tourne mal.

L'histoire ne dit pas si son propriétaire actuel, qui que ce soit, subit lui aussi le pouvoir de la Peregrina. J'espère surtout, pour lui, qu'il n'a pas de pékinois.

Cet article fait partie de la collection Sinistres Facettes. Pour poursuivre votre saga, je vous recommande de lire également :

La Malédiction du Saphir Violet de Delhi
Le Diamant Hope
Le Koh-I-Noor
L'Opale Maudite du Roi Alphonse

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