La mauvaise réputation des opales… et le roman qui a tout fait basculer
Il y a des nuits où je comprends pourquoi certaines pierres ont fini par faire peur aux rois.
Je me souviens très bien de la première fois où j’ai observé une opale. Posée dans la paume de ma main, elle semblait vivante. Des éclats laiteux, des flammes vertes et violettes surgissaient puis disparaissaient, comme si la pierre respirait. À cet instant précis, j’ai ressenti cette impression étrange — irrationnelle, mais tenace — que l’opale me regardait.
Et pourtant, l’opale n’a pas toujours été synonyme de malheur. Dans les mythes antiques et orientaux, elle fut longtemps une pierre de chance et de pureté. Les Arabes racontaient qu’elle tombait du ciel portée par les éclairs. Les Grecs, fascinés par ses reflets changeants, voyaient en elle une manifestation de l’inspiration divine, une pierre née du souffle des dieux.
« L’opale possède le feu du rubis, l’éclat de l’émeraude et la profondeur de l’améthyste. » — Pline l’Ancien (attribué)
Une pierre qui contient toutes les autres. Une gemme totale, presque excessive, comme si la nature avait voulu condenser la beauté du monde en un seul fragment de lumière.
Mais au XIXᵉ siècle, cette admiration va se fissurer.
En 1829, Sir Walter Scott publie Anne de Geierstein, aussi connu sous le titre La Fille du Brouillard. Le roman rencontre un immense succès, mais il instille aussi une peur nouvelle. L’un de ses personnages les plus marquants, la baronne Hermione, est une princesse presque surnaturelle, reconnaissable à l’opale qu’elle porte dans ses cheveux. La pierre reflète ses émotions : éclatante lorsqu’elle est heureuse, terne lorsqu’elle est accablée.

Puis survient la scène fatidique. Lors d’un baptême, une goutte d’eau bénite tombe sur l’opale. La pierre s’éteint instantanément, comme privée de son feu intérieur. Le lendemain, la baronne Hermione meurt… et se réduit en cendres.
Cette scène, entièrement fictive, marque profondément les esprits. Très vite, l’idée se répand que l’opale est une pierre dangereuse, surtout lorsqu’elle entre en contact avec l’eau ou des forces sacrées. Selon l’American Gem Society, ce roman aurait suffi à faire chuter les ventes d’opales de près de 50 % en Europe l’année suivante.
« L’opale contient toutes les couleurs… et donc tous les dangers. »
La pierre autrefois célébrée pour sa richesse devient suspecte. Trop changeante. Trop instable. Presque vivante.
Quand la fiction rejoint la réalité : l’Espagne et l’opale du roi
C’est dans ce climat de superstition généralisée que s’inscrit l’histoire troublante de l’opale d’Alphonse XII.

À la cour d’Espagne, au XIXᵉ siècle, on se méfie déjà des pierres trop changeantes, trop “vivantes”. Et l’opale en question ne passe pas inaperçue. Elle est décrite comme grande, iridescente, aux reflets parfois violets, parfois multicolores — des couleurs que l’on associe volontiers à la jalousie, à la trahison et aux passions sombres.
Montée seule sur un anneau en filigrane d’or pur, sans aucun autre joyau pour l’adoucir, elle dégage une aura presque antique. Une pierre nue, souveraine, comme si elle portait en elle une histoire plus ancienne encore que ceux qui la possèdent.
Alphonse XII et la naissance de la malédiction
Alphonse XII n’est pas un roi ordinaire. Exilé durant son enfance, il retrouve le trône en 1874. Jeune, romantique, avide d’amour autant que de stabilité politique, il s’éprend de la comtesse de Castiglione, célèbre aventurière et beauté européenne, habituée des intrigues et des cours royales.

Mais la raison d’État l’emporte. En 1878, Alphonse épouse sa cousine, la douce Mercedes d’Orléans. C’est là que la légende prend racine. Selon plusieurs récits, la comtesse de Castiglione, blessée et jalouse, aurait offert au roi un anneau orné d’une opale — un cadeau de mariage empoisonné par le ressentiment.
Dans l’imaginaire occulte, une telle intention suffit à charger une pierre d’une énergie maléfique.
Mercedes d’Orléans : la première victime
Mercedes porte l’anneau avec joie. Elle est jeune, amoureuse, pleine d’espoir. Pourtant, quelques mois seulement après le mariage, elle tombe malade et meurt à dix-huit ans, officiellement de la fièvre typhoïde. Lorsque la reine s’éteint, l’anneau glisse de son doigt inerte. À la cour, certains commencent à murmurer.

La reine Christina : le relais funeste
Accablé de chagrin, Alphonse offre l’anneau à sa grand-mère, la reine Christine de Bourbon-Deux-Siciles. Elle meurt peu de temps après. La coïncidence trouble. Le bijou commence à inspirer une peur sourde.
L’année 1879 : la cascade tragique
L’anneau passe ensuite à l’infante María Cristina, proche parente de Mercedes. Elle tombe malade à son tour et meurt de tuberculose.
Cette même année 1879, la tragédie se poursuit : quelques mois après la mort de María Cristina, l’infante María del Pilar s’éteint à son tour, à peine âgée de dix-huit ans.
Deux jeunes femmes, fauchées la même année. À partir de là, la rumeur enfle. On parle d’“œil maléfique”, de pierre vengeresse, d’une opale qui se nourrit de la vie de ceux qui la portent.
La fin du roi
Terrifié mais incapable de s’en défaire, Alphonse conserve l’anneau près de lui. En 1885, à seulement vingt-sept ans, il meurt à son tour, affaibli par la maladie. Officiellement, la dysenterie. Officieusement, pour les plus superstitieux, la dernière victime de l’opale.
Sa seconde épouse, Maria Christina d’Autriche, aurait alors pris une décision radicale : faire suspendre l’anneau au cou d’une statue de la Vierge de l’Almudena à Madrid, afin de neutraliser définitivement la malédiction.
Conclusion : coïncidences médicales ou véritable maléfice ?
Avec le recul, il est facile de rationaliser. Le XIXᵉ siècle est marqué par des maladies meurtrières, une hygiène précaire et des diagnostics incertains. Typhoïde, tuberculose et dysenterie frappent indistinctement, même dans les palais.
Et pourtant…
Il reste cette succession troublante, ces morts rapprochées, cette année 1879 qui semble engloutir une partie de la famille royale. Il reste surtout cette fascination humaine pour les objets chargés d’histoires, pour les bijoux qui semblent garder la mémoire des drames qu’ils traversent.
Alors je me surprends encore à me demander : et si une once de maléfice sommeillait réellement dans certaines pierres chatoyantes ?
Cet article fait partie de la collection Sinistres Facettes. Pour poursuivre votre saga, je vous recommande de lire également :
L’histoire maudite de la Peregrina
Le Diamant Hope
Le Saphir Violet de Delhi
Le Koh-I-Noor
Références
- American Gem Society — Histoire et folklore des opales (impact du roman de Walter Scott).
- George H. Bratley (1907) — The Power of Gems and Charms (récit de l’anneau et de la légende royale).
- The Cincinnati Enquirer (1913) — Chroniques relayant la légende de l’opale “maudite”.
- Sir Walter Scott (1829) — Anne of Geierstein / The Maiden of the Mist (source littéraire du mythe moderne).
5 commentaires
Bonjour à tous, oui il y aura d’autres épisodes de Sinistres Facettes !
Bonjour Lisa, oui il y aura bientôt de nouveaux épisodes. Je vous invite à vous inscrire à la lettre Mudra pour ne pas les manquer.
https://mudra.love/pages/inscription-a-la-lettre-mudra
Bonjour Émilie ! Rassurez-vous, la plupart des opales sont des sources de joie et de lumière. La légende noire vient surtout de ce fameux roman de Walter Scott et d’objets aux intentions très précises. Si votre pierre vous apporte de la douceur, c’est qu’elle est en harmonie avec vous. L’intention de celui qui offre ou qui porte est souvent plus puissante que la pierre elle-même ! ✨
J’adore les opales, j’en possède un magnifique pendentif que je porte presque tous les jours… Mais cet article me fait froid dans le dos ! Pensez-vous qu’une opale achetée aujourd’hui puisse aussi être porteuse de mauvaises ondes, ou est-ce réservé aux bijoux historiques chargés d’histoire ?
J’adore cette série! Il y en aura d’autres ?