Sinistres Facettes : Le Diamant Koh-i-Noor

Sinistres Facettes : Le Diamant Koh-i-Noor

Temps de lecture : 8 minutes

Quand une pierre devient un récit

J'ai longtemps cru connaître l'histoire du Koh-i-Noor. La montagne de lumière, les empereurs moghols, la malédiction, la Tour de Londres. On la retrouve partout, racontée à l'identique, et je la répétais moi aussi.

Puis j'ai commencé à tirer les fils. Et j'ai découvert que la plupart des choses que l'on répète sur ce diamant ont été inventées beaucoup plus tard que ce que l'on imagine, souvent à Londres, souvent pour de bonnes raisons politiques. Y compris la fameuse malédiction.

Voici donc l'histoire du Koh-i-Noor telle que je l'ai reconstituée, avec ses conquêtes, son fiasco londonien, ses quarante-deux pour cent envolés en poussière, et une scène d'une tristesse rare qui vaut à elle seule le détour.

Origine divine et premières légendes du diamant Koh-i-Noor

Une pierre née dans l’Inde ancienne

Le Koh-i-Noor vient des mines de Golconde, dans l’actuel Telangana. Pendant des siècles, cette région a fourni au monde connu ses plus beaux diamants, au point que le seul nom de Golconde a fini par signifier la fortune elle-même.

Les textes sanskrits anciens, notamment les Puranas, évoquent des pierres merveilleuses liées au pouvoir royal et à l’ordre cosmique. On a souvent rapproché le Koh-i-Noor du légendaire Syamantaka, le diamant de Krishna. Le rapprochement est séduisant et il a fait couler beaucoup d'encre, mais rien ne permet de l'établir. Ce que ces textes prouvent, en revanche, c'est l'ancienneté d'une idée : en Inde, un très grand diamant n'appartient jamais tout à fait à celui qui le détient.

Représentation du Syamantaka, diamant mythique de la tradition hindoue lié à Krishna
Le Syamantaka, diamant mythique de la tradition hindoue, évoqué dans les textes anciens comme une pierre divine associée à Krishna.

Une pierre sacrée, entre protection et danger

Dans la pensée indienne traditionnelle, un joyau n’est jamais neutre. Il porte du dharma, de l'équilibre, une responsabilité morale. Les pierres liées au pouvoir royal protègent le souverain juste et se retournent contre celui qui gouverne par orgueil.

Gardez cette idée en tête, elle va nous servir. Elle explique pourquoi, sept siècles plus tard, une superstition indienne va tomber à pic pour arranger les affaires de la Couronne britannique.

Histoire du diamant Koh-i-Noor : de l’Inde moghole aux conquêtes étrangères

Le Koh-i-Noor dans l’Empire moghol

Babur, fondateur de la dynastie moghole au XVIe siècle, raconte dans ses mémoires avoir reçu un diamant si précieux qu'il aurait pu nourrir le monde entier pendant deux jours et demi. La formule est magnifique et on la cite toujours. Les historiens qui ont repris le dossier récemment pensent cependant qu'il s'agit d'une autre pierre.

C'est là le premier vertige de cette histoire : avant 1750, le Koh-i-Noor n'apparaît sous ce nom dans aucun document. Tout ce que l'on raconte de ses mille premières années a été reconstitué après coup.

Portrait idéalisé de Babur, fondateur de l'Empire moghol, peinture de style persan
Portrait idéalisé de Babur (1483-1530), style persan, Inde, début XVIIe siècle.

Sous Shah Jahan, le bâtisseur du Taj Mahal, la pierre orne le Trône du Paon, ce meuble délirant de pierreries qui résume à lui seul un empire au sommet de sa puissance et de sa démesure.

La conquête perse et la naissance d’un nom

En 1739, Nadir Shah descend sur Delhi et la met à sac. Le Trône du Paon est démonté, chargé sur des éléphants, emporté vers la Perse.

La légende que je préfère raconte que Nadir Shah, sachant l'empereur vaincu capable de dissimuler le diamant dans son turban, lui propose d'échanger leurs coiffes en signe de fraternité. Un refus était impossible. Le soir venu, seul sous sa tente, Nadir déroule l'étoffe, la pierre tombe, et l'éclair qu'elle produit lui arrache un cri : Koh-i-Noor, montagne de lumière.

Shah Jahan représenté sur le Trône du Paon, symbole de la puissance moghole
Shah Jahan sur le Trône du Paon, démonté puis emporté par Nadir Shah lors du sac de Delhi en 1739.

Nadir Shah sera assassiné huit ans plus tard, et la pierre passera aux souverains persans puis afghans, notamment Ahmad Shah Durrani, fondateur de l’Empire afghan.

Des royaumes afghans au Pendjab sikh

Le diamant poursuit sa route à travers les luttes de pouvoir, jusqu'à Ranjit Singh, le Lion du Pendjab, qui le porte au bras lors des grandes audiences. Sur son lit de mort, il demande que la pierre soit offerte à un temple. Ses trésoriers font la sourde oreille.

Le royaume sikh s'effondre ensuite à une vitesse stupéfiante. Quatre souverains en six ans, tous morts de mort violente, et la voie grande ouverte aux Britanniques.

La malédiction du diamant Koh-i-Noor : une pierre dangereuse pour les hommes

Empereurs renversés, shahs assassinés, souverains afghans aveuglés ou déchus, maharajas dépouillés. La liste est longue, et elle a fini par produire une croyance tenace : le Koh-i-Noor ne frapperait que les hommes.

La maxime que l'on cite toujours dit ceci :

« Celui qui possède le Koh-i-Noor possédera le monde, mais connaîtra aussi toutes ses misères. »

Sauf que la citation complète comporte une seconde partie, que l'on omet presque toujours, et qui change tout : seul Dieu, ou une femme, peut le porter impunément.

Maintenant, regardons la date. Cette version circule en Angleterre à partir de 1849, c'est-à-dire l'année exacte où les Britanniques viennent de prendre le diamant à un enfant de dix ans au terme d'une guerre de conquête.

Le timing est parfait. La superstition explique élégamment pourquoi c'est Victoria qui porte la pierre, elle donne une raison mystique à ce qui était une prise de guerre, et elle dispense les rois suivants d'avoir à s'en approcher. Une légende venue d'Inde qui arrange exactement ceux qui viennent de s'emparer de la pierre, cela mérite qu'on s'y arrête.

Jean-Baptiste Tavernier, le Français fasciné par les diamants

Croquis d'un grand diamant indien relevé par Jean-Baptiste Tavernier au XVIIe siècle
Croquis relevé par Jean-Baptiste Tavernier au XVIIe siècle. Longtemps identifié au Koh-i-Noor, ce dessin représente selon les travaux récents le Grand Mogol, une autre pierre emblématique.

Au XVIIe siècle, notre meilleur témoin européen de l'univers des diamants indiens s'appelle Jean-Baptiste Tavernier. Ce marchand français traverse l'Asie six fois, fréquente les cours mogholes, et note tout : le poids, la taille, la pureté, la provenance de chaque pierre qu'on lui met entre les mains. C'est à lui que l'on doit la trace du diamant bleu qui deviendra le diamant Hope.

Il ne parle jamais de malédiction. Ses récits dessinent simplement un monde où les joyaux et le pouvoir sont si intimement mêlés que la chute des uns entraîne celle des autres. C'est en Europe, en lisant Tavernier, que l'on a commencé à rêver des diamants d'Inde et des mystères qui vont avec.

L’acquisition britannique et une controverse toujours vive

Le traité de Lahore et la cession du diamant

En 1849, après la seconde guerre anglo-sikhe, le Pendjab est annexé par la Compagnie britannique des Indes orientales. Le traité de Lahore comporte un article consacré à une seule pierre : le Koh-i-Noor devra être remis à la reine Victoria. Le maharaja qui signe s'appelle Duleep Singh, il a dix ans, et sa mère a déjà été éloignée de lui.

L'acquisition était légale au regard des normes coloniales de l'époque. Elle est aujourd'hui largement discutée par les historiens, pour une raison simple : on voit mal ce qu'un enfant de dix ans sous tutelle militaire pouvait refuser.

Portrait photographique de la reine Victoria par John Jabez Edwin Mayall, 1860
La reine Victoria, à qui le diamant Koh-i-Noor est officiellement remis en 1850 après l’annexion du Pendjab.

1851 : le fiasco de l'Exposition universelle

Londres attend ce diamant comme on attend une star. On lui construit une cage dorée au cœur du Crystal Palace, les files s'étirent sur des heures, et les visiteurs ressortent en haussant les épaules.

Le Koh-i-Noor est taillé à l'indienne, selon une logique qui privilégie le volume conservé plutôt que le feu. Sous le ciel gris de Londres, il ne renvoie à peu près rien. La presse se moque, le public râle, et le prince Albert prend la chose comme une affaire personnelle.

1852 : quarante-deux pour cent partis en poussière

Albert fait venir d'Amsterdam la maison Coster et ses deux meilleurs tailleurs. On installe une machine à vapeur dans les ateliers du joaillier de la Couronne. Le duc de Wellington en personne, alors âgé de 83 ans, taille la première facette.

Trente-huit jours de travail et huit mille livres plus tard, le diamant passe de 190,3 à 105,6 carats. Il a perdu 42 % de sa masse. Il brille enfin, et personne n'est vraiment content, à commencer par Albert.

Retenez ce chiffre quand vous verrez la pierre à la Tour de Londres : vous regardez un peu plus de la moitié du diamant qui a quitté l'Inde.

La scène de 1854

Deux ans plus tard, Duleep Singh a quinze ans. Il vit en Angleterre, il est devenu le protégé de Victoria, qui l'adore et le trouve d'une beauté remarquable. Elle commande son portrait à Winterhalter.

Portrait du maharaja Duleep Singh par Franz Xaver Winterhalter, 1854, Royal Collection
Le maharaja Duleep Singh, peint par Franz Xaver Winterhalter en 1854 à la demande de la reine Victoria, pendant les séances où le Koh-i-Noor lui fut remis en main.

Pendant l'une des séances de pose, la reine fait apporter le Koh-i-Noor et le dépose dans la main du jeune homme. D'après les mémoires de Lady Login, qui était présente, il s'approche de la fenêtre et l'examine longuement, en silence, cette pierre qui appartenait à son père et qu'on lui a fait signer à dix ans. Puis il traverse la pièce, la remet à la reine, et lui dit que c'est pour lui un plaisir de la lui donner.

Je ne connais pas de scène plus lourde dans toute l'histoire de la joaillerie.

Les revendications contemporaines

Depuis le XXe siècle, l’Inde a formulé à plusieurs reprises des demandes de restitution. Le Pakistan, l’Iran et l’Afghanistan ont également fait valoir des droits historiques, en raison des étapes successives du parcours de la pierre.

Le Royaume-Uni maintient que le diamant fait désormais partie de son patrimoine national. Le débat reste autant diplomatique que symbolique, et s’inscrit dans les discussions contemporaines sur la restitution des biens culturels issus de la période coloniale.

Une pierre que les hommes évitent encore

Depuis qu'il a quitté l'Inde, le Koh-i-Noor n'a jamais été porté par un homme. Victoria d'abord, en broche, puis les couronnes de la reine Alexandra, de la reine Mary, et enfin celle de la reine Elizabeth, la reine mère. Aucun roi britannique ne s'en est approché.

La reine Victoria portant le diamant Koh-i-Noor monté en broche
La reine Victoria portant le Koh-i-Noor monté en broche. Première propriétaire britannique de la pierre, elle inaugure une lignée exclusivement féminine.

Officiellement, c'est une affaire de protocole, les consorts portant certains joyaux que les souverains ne portent pas. La coutume tient depuis presque deux siècles, et elle a été confirmée en 2023 : pour le couronnement de Charles III, la couronne de la reine Mary a été remontée pour Camilla sans le Koh-i-Noor, remplacé par des diamants Cullinan.

Officiellement, toujours, pour éviter une polémique diplomatique avec l'Inde. Je vous laisse décider si la superstition de 1849 y était aussi pour quelque chose.

Où se trouve le diamant Koh-i-Noor aujourd’hui ?

Le Koh-i-Noor est conservé à la Tour de Londres, dans la Jewel House, serti sur la couronne en platine réalisée en 1937 pour la reine Elizabeth, la reine mère. Sa dernière sortie publique remonte à 2002, lorsque la couronne fut posée sur son cercueil.

Entre mythe, mémoire et fascination

Alors, malédiction ou pas ?

Une bonne partie de cette histoire a été écrite à Londres au XIXe siècle, par des gens qui avaient un intérêt direct à ce qu'elle soit racontée ainsi. Les mille premières années sont reconstituées, la clause sur les femmes est datable, et le diamant lui-même a perdu presque la moitié de lui-même entre les mains de ceux qui l'avaient pris.

Reste que la liste des souverains renversés, aveuglés, assassinés ou exilés est bien réelle, elle. On peut y voir une pierre qui punit. J'y vois plutôt une constante assez simple : quand un objet devient le symbole du pouvoir absolu, tout le monde veut le prendre à quelqu'un, et cela finit rarement bien pour l'un des deux.

Ce qui n'empêche absolument pas d'aimer les histoires de malédiction, et vous êtes au bon endroit pour ça.

Cet article fait partie de la collection Sinistres Facettes. Pour poursuivre votre saga, je vous recommande de lire également :
La Peregrina : la perle maudite
La Malédiction du Saphir Violet de Delhi
Le Diamant Hope
L'Opale maudite du Roi Alphonse

Sources historiques et institutionnelles

  • Baburnama, mémoires de Babur
  • Chroniques persanes relatives à Nadir Shah
  • William Dalrymple et Anita Anand, Koh-i-Noor, histoire du diamant le plus célèbre du monde
  • Lady Login, mémoires sur les années anglaises de Duleep Singh
  • Royal Collection Trust, portrait de Duleep Singh par Winterhalter (RCIN 403843)
  • Tower of London, Joyaux de la Couronne
  • Jean-Baptiste Tavernier, récits de voyages et descriptions des diamants (XVIIe siècle)
  • Thomas R. Metcalf, études sur l’Inde coloniale
  • Encyclopaedia Britannica, entrées historiques sur le Koh-i-Noor
  • Victoria and Albert Museum, archives sur les joyaux impériaux
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